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Le bon démon de l'écrivain

Dernière mise à jour : 28 nov. 2023




En écriture, je travaille comme une fermière.

Je me lève tôt pour écrire au calme, dans le noir entre la nuit et le jour, et je m'astreins à 1 000 mots sur papier minimum, que j'atteins généralement pendant ces 3h réservées à l'écriture. Parfois, l'inspiration ne vient pas, mais je reste quand-même.

Au quotidien, mon rapport à l'écriture est guidé par la discipline et le travail, et la plupart du temps ça se fait sans inspiration, sans envie particulière d'écrire, sans autre plaisir (déjà motivant, mais souvent insuffisant au quotidien) que celui de m'installer à mon bureau pour avancer sur mon prochain roman.

Mais parfois, il y a cette espèce de magie de l'inspiration, ce flux créatif qui nous porte plus loin qu'on ne l'aurait cru, et l'écriture nous paraît plus facile, les mots affluent en cascade. Vous avez déjà ressenti cette sensation en écrivant ?

Dans ces moments parfois très brefs, vous vous sentez comme guidée. L'écriture devient un moment de pur plaisir, vous aimez ce que vous écrivez, vous aimez ce qu'il se passe dans la scène, vous aimez vos personnages et vous avez la sensation d'avoir touché le pourquoi de votre livre.

Cet eurêka créatif, je l'ai ressenti lors de l'écriture du Sang des pirates, sur une certaine scène du tome 2 où les personnages ont tous une connivence pour monter un plan, et j'ai adoré écrire ce passage qui met en valeur leurs différentes relations, les ambivalences, les réticences et les connivences de chacun (oui, ça fait beaucoup de -ences, et c'est même pas fait exprès).

Je l'ai aussi ressentie dans un moment-clé de La Ville des damnés, où le personnage vit une situation très difficile, où il est enfermé physiquement comme mentalement. C'est un passage dur, mais que j'ai adoré écrire parce qu'il fait directement écho à la raison d'être de ce roman, son sujet et sa force.

Et le pire, c'est que ce moment de grâce, je serais incapable de le reproduire. Et vous non plus. Quand vous regardez votre texte après coup, vous vous direz "wow, c'est génial" (ou "wow, c'est pas si bien que ça" dans certains cas, mais sur le moment vous serez pleinement satisfait de ce que vous écrivez, en toute subjectivité) et en tout cas "bordel, je sais pas d'où ça vient".

Les Grecs et les Romains ont une explication à cette venue soudaine de flux créatif et de bonheur d'écrire à l'état brut.

En grec ancien, le mot signifiant le plus haut degré de bonheur humain est eudaimonia, qui signifie "doté d'un bon démon". Le bon démon Grec, c'est un être créatif supérieur, semblable au daimôn de Socrate en philosophie, qui est interne à chaque personne - soit qui réside en vous-même - mais qui ne se manifeste que de temps en temps, lorsqu'il estime que vous êtes suffisamment intéressant ou impliqué dans ce que vous faites.

C'est aussi ce qu'on appelle, de nos jours, le flow, ou flux créatif.

Les Grecs et les Romains, eux, croyaient véritablement en cette idée d'un petit esprit créateur, une sorte de démon domestique, qui vit chez vous et vous aide dans votre travail. Ils lui donnent le nom de génie, et tout artiste possédait une divinité gardienne, un pont entre lui et la créativité... un génie créatif.

Pour eux, quelqu'un de très doué dans son art n'était pas un génie, mais avait un génie. Il était doté d'un bon démon.


Cette distinction est subtile mais très importante à garder en tête en tant qu'autrice et auteur, en tant qu'artiste, et en tant qu'humain en général. Ce concept de génie extérieur à soi-même évite à l'auteur de porter tout le mérite, toute la honte, toute la pression. Si votre dernier roman est un échec, ce n'est pas entièrement votre faute. Et si on vous met la pression pour écrire une suite très attendue, elle ne repose pas entièrement sur vous.

Tout dépend de votre génie. S'il est venu bosser avec vous à chaque séance d'écriture, ou s'il s'est contenté de ronfler pendant que vous vous astreignez à tirer vos meilleurs mots, même les mauvais jours. Quand vous n'avez pas écrit le nombre de mots escomptés sur une séance, ce n'est pas si grave. Le génie sera peut-être là demain.

Vous pouvez même lui donner un prénom. Le mien s'appelle Likhati, du sanskrit écrire.


Dans tous les cas, je trouve que c'est une manière saine de voir la créativité : le génie protège l'égo de l'écrivain, vulnérable aux effets pervers des louanges (ceux qui nous font nous mettre la pression) et au mécanisme destructeur de l'échec (quand vous avez envie d'abandonner parce que vous vous sentez comme le pire des imposteurs).

Et cette idée d'avoir un bon démon plutôt que d'être un génie est à mon sens ce qui a provoqué la naissance de l'élitisme littéraire, et qui le cultive toujours... C'est justement le sujet de la prochaine lettre !

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