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C'est la fin de l'édition française

Newsletter du 11 septembre 2023.


Aujourd’hui, je pensais vous parler des grandes questions à se poser lors de la réécriture d’un texte… Mais j’ai renoncé. Ce sera le prochain mail.

Parce qu’aujourd’hui, je veux vous parler de la fin de l’édition française tel qu'on la connaît.

Les éditions ActuSF ont annoncé lundi dernier leur liquidation judiciaire. La fermeture de cette maison française, que tout le monde pensait pourtant solidement ancrée dans le milieu, est une nouvelle désarmante.


Spécialisée dans les littératures de l’imaginaire (SF, fantasy, fantastique), elle publie notamment Jean-Laurent del Soccoro, Cécile Duquenne, Audrey Alwett et Thomas Durand. Vous avez certainement un de leurs ouvrages dans votre bibliothèque. Ils sont basés sur Chambéry, une ville où j’ai vécu pendant 1 an et où je reviens souvent.


Leur fermeture est un trou dans le paysage de la SFFF française : si une telle maison ferme, avec pourtant plus de 400 titres et 20 ans dans le milieu littéraire, à quoi est-ce qu’on peut s’attendre pour la suite ? Sans compter tous les auteurices publiés chez eux qui, du jour au lendemain, se retrouvent sans visibilité pour leurs romans.

Je ne blâme évidemment personne, ce n’est ni la faute d’ActuSF, ni de ses auteurices, ni des lecteurices. Mais je voudrais vous expliquer que le système de l’édition française souffre de biais que je vois depuis trop longtemps sans rien dire.

Parce que, qu’une maison installée comme celle-ci soit contrainte de mettre la clé sous la porte, c’est grave.

Ce sont des titres qui ne seront plus publiés. Des histoires qu’on ne pourra pas retrouver.


Et c’est assez symptomatique de l’état actuel du paysage éditorial français : si vous allez en librairie ou que vous suivez les réseaux de livres, vous avez dû voir cette course aux livres de SFFF reliés ou jaspés, avec dorures et jaquettes…

Je suis d’accord, c’est très beau. Mais si on regarde d’un peu plus près, on remarque que cette mise en avant sonnante et trébuchante est davantage réservée aux traductions anglo-saxonnes.

On pourrait se dire : c’est parce que les traductions anglo-saxonnes marchent mieux en France que les histoires écrites par des auteurices françaises.

Et vous auriez presque raison. Ce serait déjà un gros problème, s’il n’y avait que ça. Pourquoi les traductions sont plus consommées (ou/et mises en avant) en France que les récits francophones ? Et pourtant, ça n’est pas le seul problème. ActuSF publie autant de traductions (très qualitatives, contrairement à ce qu’on peut voir passer en majorité sur le marché actuellement) que de romans francophones.

Il y a une autre dérive que je vois depuis quelques temps et qui me glace le sang. Beaucoup de lecteurices, quand ielles apprennent la parution prochaine d’un énième relié-jaspé-doré-à-jaquette-illustrée, ne disent pas juste que c’est beau et qu’ielles vont l’acheter… Mais plutôt des choses comme :


“Enfin une maison d’édition qui respecte ses lecteurs.”

Qui respecte ses lecteurs ?

C’est délicat, ce que je vais dire : cette année, nous sommes entrés dans une course effrénée aux éditions collector, aux coffrets bonus et autres trésors pour (et j’insiste) une même traduction anglo-saxonne déjà parue il y a plusieurs mois.

Oui, on voit passer quelques reliés pour des titres francophones, et c’est génial ! Mais les éditions collector et les objets brillants, spammés à ce point par certains gros éditeurs (surtout pour, je le rappelle, faire durer le succès de titres similaires de fantaisie anglophone qui inonde le marché), ça n’est pas du respect pour ses lecteurices, c’est du commerce. C’est le syndrome de l’objet brillant adapté au milieu du livre.


Alors, je serais bien hypocrite de vous dire le contraire : un livre est effectivement un produit, un bien de consommation qu’on vend. Même si on veut une symbolique noble, une maison d’édition reste une entreprise qui vend des produits culturels. Je le fais moi-même avec Démiurge.


Oui, ce sont de beaux livres. Oui, c’est super qu’une maison d’édition veuille offrir à son public les meilleurs romans possibles.


Mais il y a une nuance, une subtilité à garder à l’esprit : c’est un système profondément inégal. Les livres qui bénéficient d’une telle mise en avant sont en extrême majorité des traductions anglo-saxonnes, qui se sont déjà fait une bonne place sur le marché. On voit rarement ça autour d’un roman francophone.

Ces éditeurs ont les moyens de produire des rééditions encore-plus-collector-que-collector, avec des fioritures à faire pâlir Versailles, mais ça n’est en aucun cas un standard dans le milieu de l’édition.

Et ça n’est pas de l'irrespect pour une maison que de publier des titres brochés ou reliés sans jaspage. Chacune fait avec les fonds dont elle dispose.


Mais la course aux reliés-jaspés va encore plus loin...

J'ai vu ça surtout sur les communautés littéraires de TikTok et Instagram (booktok, bookstagram) : beaucoup de personnes qui rabaissent les romans brochés pour les reliés, parce que :


“Les brochés c’est miteux.”

Voyez, jusqu’où ça va.

Suivant cette pensée, les brochés seraient donc les romans des nazes, et les poches seraient pour les fauchés, et puis un vrai roman ça doit être relié et faire au moins 900p.


C’est terrible, cette mentalité de classes, et ça n’est pas sans rappeler le Tsundoku de l’ère Meiji, au Japon du 20e siècle, où ceux qui pouvaient se le permettre remplissaient une bibliothèque de livres qu’ils ne lisaient même pas.

Ce qui me dérange, en tant qu’autrice et éditrice, avec cette course à l’objet brillant, c’est qu’on ne vend pas une histoire : on nous vend un bel objet, certes, mais qui ne sera acheté peut-être que pour sa couverture.


Et je trouve ça vraiment dommage pour l’auteurice de ce roman qui va peut-être finalement décevoir ceux qui l’auront acheté impulsivement. Or, la couverture, il faut se rappeler qu’il y a une vingtaine d’années, on s’en fichait pas mal à un moment.

Une bibliothèque, c’est pour une lectrice la représentation de sa personnalité, de ses goûts, de ce qu’elle aime. Il y en a des vieux, des neufs, des cornés, des gros et des plus fins, et c’est assez magnifique comme ça. Ne pas avoir une bibliothèque remplie de titres qui se ressemblent tous les uns des autres, juste parce qu’ils circulent en boucle sur les réseaux sociaux.

Pour revenir au cœur du sujet, c’est encore une fois un problème de collaboration dans le milieu de l'édition, où chaque maillon de la même chaîne se fait un peu concurrence (oui, c'est mal foutu).

Je ne blâme pas les traductions : j’en achète aussi, pour pouvoir lire les auteurices étrangers que j’aime ou dans des genres nés aux États-Unis, comme le nature writing.

Je ne blâme pas les maisons d’édition non plus. Pas celles qui, comme ActuSF, font l’effort de proposer un catalogue mixte avec autant de bonnes traductions que de romans français, en investissant autant dans chaque roman pour équilibrer les chances sur les points de vente. Tout le monde n’a pas les fonds pour créer un objet-livre tout en dorures : mais je pense que je préfère ça, parce qu’à trop baliser sur la couverture, on en oublie qu’on lit et on lira toujours, avant tout, pour le texte. Pour l’histoire que l’écrin renferme. Pour le contenu, pas le contenant.

Mais cette hype des traductions existe pour des raisons économiques : un livre francophone restera un livre de niche si la maison ne dispose pas de suffisamment de fonds pour assurer une édition luxueuse.


Pourtant, la France, c’est déjà grand, hein. Il y a beaucoup de lecteurices. Mais un roman anglophone, même avec des frais de traduction en sus, a l’avantage d’avoir déjà assuré son succès ailleurs : c’est donc une valeur plus sûre pour les maisons d’édition, et une solution plus facile que de faire naître une vague de hype pour un roman français méconnu.

Mais alors, pour qu’un roman francophone soit mis en avant, faut-il qu’il reprenne les structures et les tropes qui cartonnent aux États-Unis ? Que les auteurices prennent un pseudo qui sonne anglais ? Que les maisons d’édition Que les librairies (qui sont déjà submergées de titres) mettent plus en avant les auteurices francophones ? Qu’on mette en place un ratio traductions/romans français ? Que les lecteurices achètent plus de romans français ? Qu’il y ait plus de salons spécialisés ?

Si ça ne change pas, si une loi n’est pas mise en place, par exemple comme pour la radio française qui a l’obligation de proposer 40% de musiques francophone dans ses programmes, voici ce qu’il risque de se passer :

→ Les maisons d’édition qui publieront encore des auteurices francophones préféreront miser sur des valeurs sûres, quelques auteurices qu’ils connaissent déjà et qui ont assuré un certain succès.

→ Les nouvelles autrices et auteurs se tourneront vers l’autoédition, comme moi avec Démiurge, pour publier leurs romans et espérer en vivre décemment. Une solution que je ne souhaite pas à qui le fait par dépit : c’est un lourd travail qui demande des compétences qu’un auteur habitué à l’édition traditionnelle ne possède pas.

C'est la fin de l’édition française telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Et ça rejoint ce dont nous parlions lorsque je vous disais, en début d’année, désapprouver la façon dont certains éditeurs sélectionnent leurs manuscrits aujourd'hui.

La solution est dans le juste-milieu. Entre l’élitisme de la littérature blanche à la couverture vierge et le trop-plein esthétique des couvertures SFFF renforcé par les réseaux sociaux.

Le livre existe depuis 2 000 ans, et l’acte d’écriture est bien plus ancien. C’est un objet, une discipline qui a toujours évolué.

Il doit continuer.


Mais pour faire changer tout ça, il faut un effort collectif, structurel, et systémique. En attendant le gouvernement français, vous pouvez déjà changer la donne à votre échelle (vraiment, ne sous-estimez pas la force de votre soutien) :

- n’achetez pas PLUS de romans français : achetez-en autant que des romans traduits. Observez vos préférences, qu’est-ce qu’il y a dans votre bibliothèque ?

- poussez la porte de votre librairie préférée et demandez conseil à ceux dont c’est le métier : ils vous dénicheront sans doute des pépites francophones qui correspondent à vos goûts.

- consommez de façon responsable : ces reliés-jaspés-dorés que vous achetez, est-ce que vous êtes certaine de les lire pour leur histoire ?

- si vous avez aimé un roman, quel qu’il soit, laissez-lui quelques étoiles sur Babelio, Booknode, Goodreads… vos avis qui augmentent les chances de le voir décliné en audiolivre, en relié ou même en traduction à l’étranger !

- et si vous êtes chroniqueuse, parlez autant de romans francophones que de traductions sur les réseaux sociaux.


Vous êtes nombreuses à être choquées par la fermeture d’ActuSF, voire démoralisées par la situation. Mais ensemble, auteurices, éditeurices, organisateurices de salons, libraires, bibliothécaires, CDI, chroniqueureuses, on peut agir collectivement et à notre échelle.

Les crises et les guerres ne changeront pas notre besoin d’histoires : il y aura toujours quelqu’un pour lire vos textes, éditer de bons romans ou pour écrire des livres. Des vrais, avec une volonté artistique, créative, pas générés par IA. En revanche, le système de l’édition traditionnelle est en train de changer, et pas forcément pour le mieux… mais il y a toujours des alternatives, aussi secrètes soient-elles en apparence.

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